Les robaïyats (quatrains)
Notre trésor ? Le vin. Notre palais ? La taverne.
Nos compagnes fidèles ? La soif et l'ivresse.
Nous ignorons l’inquiétude, car nous savons que nos âmes, nos cœurs,
Nos coupes et nos robes maculées n’ont rien à craindre de la poussière, de l’eau et du feu.
Rien, ils ne savent rien, ne veulent rien savoir.
Vois-tu ces ignorants, ils dominent le monde.
Si tu n’es pas des leurs, ils t’appellent incroyant.
Néglige-les, Khayyâm, suis ton propre chemin.
Tu sais que tu n’as aucun pouvoir sur ta destinée.
Pourquoi l’incertitude du lendemain te cause-t-elle de l’anxiété ?
Si tu es un sage, profite du moment actuel.
L’avenir ? Que t’apportera-t-il ?
Les savants et les sages les plus illustres ont cheminé dans les ténèbres de l’ignorance.
Pourtant, ils étaient les flambeaux de leur époque.
Ce qu’ils ont fait ?
Ils ont prononcé quelques phrases confuses, et ils se sont endormis.
Ces robaïyat de Khayyâm donnent toute la mesure de l’homme. Une totale liberté de pensée dans une époque qui ne la pardonnait pas. Une indépendance par rapport aux puissants ; à la religion ; aux dogmes. La recherche du présent ; de la jouissance ; du vin. La méfiance du savoir et de la science.
Khayyâm a écrit des robaïyat tout au long de son existence. D’autres en ont écrits aussi et pas mal après sa mort. Sur le millier de robaïyat trouvés et attribués d’emblée à Khayyâm, on lui en accorde aujourd’hui environ 200. C’est l’anglais Edward Fitzgerald qui a fait connaître les robaïyat et les a traduits en 1859. Ses traductions se sont avérées imparfaites. La diversité des manuscrits, leur authenticité, ainsi que la connaissance incomplète de la langue et de la Perse du XIe ont rendu difficile la traduction. A partir du VIIe siècle et les invasions arabes, l’écriture en caractères arabes s’était imposée de l'Afrique du Nord jusqu’en Afghanistan avec évidemment des variantes dans l’écriture. On doit les traductions les plus fidèles à Omar Ali-Shah en 1922.
Les robaïyat sont un genre littéraire mineur. C’est celui des poètes de cabarets. Alors pourquoi un homme de la qualité de Khayyâm s’est-il abaissé à en écrire et surtout les publier ?
Jean-Yves Lacroix livre son avis dans une métaphore :
« Un cure-dent. Voila ce que j’ai sorti de mes fouilles. Intact. L’instrument par lequel Omar Khayyâm excave ce qu’il y a de mort, de pourriture en lui. Et signe de son désir de reprendre la vie. »
Amin Maalouf a une approche différente et plus nuancée du personnage. Il le dévoile par petites touches successives. Khayyâm est en quête de l'existence de Dieu, du sens de la vie et de l'amour :
« Ce sont des robïyat sur le vin, sur la beauté de la vie et sa vanité. » ; « Heureux celui qui n’est jamais venu au monde ! » ; « Auprès de ta bien-aimée, Khayyâm, comme tu étais seul ! Maintenant qu’elle est partie tu pourras te réfugier en elle. » ; « Un vil insecte a paru, puis disparu. ».
Les robaïyat lui apporteront l'immortalté. Il faudra attendre huit siècles.