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Omar Khayyâm














On vit rapidement que l’enfant était précoce et on le confia aux mains d’un maître qui lui enseigna les rudiments de la science et l’intégralité du Coran. Il eut tous les maîtres les plus prestigieux de la ville. Il se proclama disciple d’Avicenne, écrivain, médecin, scientifique et buveur de Boukhara mort en 1037. Après ses études supérieures à Samarcande, sa réputation de savant, de mathématicien, d’astronome et de philosophe s’accrut rapidement et il obtint la protection des princes.

Omar Khayyâm est né en Perse à Nichapour en 1048 et il est mort dans la même ville probablement en 1131.
Nichapour était la capitale de la riche province du Khorassan située au nord-est de l’Iran actuel. La ville est sur la route de la soie à mi-chemin entre Qom et Boukhara.
Khayyâm, en arabe c’est la tente. Omar Khayyâm est issu d’une lignée de fabricants de tentes. Les sources concernant sa vie sont très minces, parfois contradictoires et on a beaucoup affabulé sur le personnage dans une période récente. Cet état de chose est assez conforme à ce que fut l’homme.
On connaît de façon certaine les étapes de la vie de Khayyâm. On a son  Algèbre et ses commentaires sur les postulats d'Euclide pour mesurer son apport aux mathématiques. On a ses robaïyat, qui sont des quatrains. On a aussi des témoignages de contemporains sur sa vie au palais du sultan Malik-Shah et plus tard dans sa ville de Nichapour. On sait qu’il a eu en charge l’observatoire d’Ispahan et qu’il a été l’artisan d’un nouveau calendrier. Et il a fait le pèlerinage de La Mecque.

Depuis 150 ans et la première publication de ses robaïyat par l’anglais Edward Fitzgerald, le personnage ne cesse d’intriguer. Qui était-il vraiment ? Beaucoup se sont posés cette question et ont tenté d’y apporter une réponse.
Amin Maalouf dans « Samarcande » présente un personnage indépendant, complexe et subtil. Jean-Yves Lacroix dans « Le cure-dent » décrit un caractère entier et fort.
Le contexte de l’époque :

L’ère islamique a commencé en 622 quand le Prophète dut quitter La Mecque et s’installer à Médine.
Les conquêtes arabes qui ont débuté en 632 ont changé complètement  la donne au niveau mondial. Le Moyen Orient devient le centre d’un monde qui se met en place.

A partir de 660 et pendant un siècle, les Omayyades vont organiser et préparer l’épanouissement de la civilisation pour les siècles suivants. C’est un état qui s’établit avec toutes ses institutions. Une vie littéraire et scientifique s’installe. C’est aussi la naissance d’une architecture musulmane originale.
En 750, le pouvoir passe aux mains des Abbassides de Bagdad qui vont réaliser l’âge d’or de la civilisation musulmane jusqu’au XIe siècle.
Cette région immense est en perpétuelle effervescence à la fois politique, religieuse, culturelle et artistique. L’islam a fini par s’implanter à peu près partout. Les dynasties d’Emirs qui règnent sur des territoires souvent très vastes s’essoufflent vite et sont rapidement supplantées par de nouvelles. Ce ne sont que conflits de territoire, d’héritage et d’alliances mais aussi une extraordinaire effervescence intellectuelle.

Tout va basculer en 1055 quand les Turcs Seldjoukides vont prendre le pouvoir. Tughril Beg recevra à Bagdad en 1058 les titres de Sultan et de Roi des Emirs. En 1072, c’est Malik Shah qui est le Sultan, aidé de son puissant Vizir Nizam-al-Molk.
Il y a de plus en plus de conflits religieux. A partir du Xe siècle, le shiisme d’abord marginal s’était développé au détriment du sunnisme jugé trop accommodant par certains. Mais à la fin du XIe siècle des mouvements encore plus radicaux seront menés par les Ismaéliens qu’Hassan Sabbah regroupera pour former à Alamout « l’ordre des hashischins » en 1090. Plus tard on dira « l’ordre des assassins », ce qu’ils furent effectivement mais qui n’a rien à voir avec « hashischin », que certains traduisent en « mangeur d’herbe » mais qui vient plus probablement de « assâs » qui signifie fondement ou « assâssâ » qui signifie fondamental.
Et, cerise sur le gâteau, en 1096 Pierre l’Hermite et ses chevaliers francs passent le Bosphore, traversent la Turquie et se dirigent vers Antioche.

Omar Khayyâm se trouve à l’un des moments les plus importants de l’Histoire aux côtés des personnages les plus en vue : le Sultan Malik Shah, la Sultane Terken Khatoun, le Vizir Nizam-al-Molk, le fanatique Hassan Sabbah et  Schahine … mais Schahine c’est une autre histoire !
  
Les robaïyats (quatrains)

Notre trésor ? Le vin. Notre palais ? La taverne.
Nos compagnes fidèles ? La soif et l'ivresse.
Nous ignorons l’inquiétude, car nous savons que nos âmes, nos cœurs,
Nos coupes et nos robes maculées n’ont rien à craindre de la poussière, de l’eau et du feu.

Rien, ils ne savent rien, ne veulent rien savoir.
Vois-tu ces ignorants, ils dominent le monde.
Si tu n’es pas des leurs, ils t’appellent incroyant.
Néglige-les, Khayyâm, suis ton propre chemin.

Tu sais que tu n’as aucun pouvoir sur ta destinée.
Pourquoi l’incertitude du lendemain te cause-t-elle de l’anxiété ?
Si tu es un sage, profite du moment actuel.
L’avenir ? Que t’apportera-t-il ?

Les savants et les sages les plus illustres ont cheminé dans les ténèbres de l’ignorance.
Pourtant, ils étaient les flambeaux de leur époque.
Ce qu’ils ont fait ?
Ils ont prononcé quelques phrases confuses, et ils se sont endormis.

Ces robaïyat de Khayyâm donnent toute la mesure de l’homme. Une totale liberté de pensée dans une époque qui ne la pardonnait pas. Une indépendance par rapport aux puissants ; à la religion ; aux dogmes. La recherche du présent ; de la jouissance ; du vin. La méfiance du savoir et de la science.

Khayyâm a écrit des robaïyat tout au long de son existence. D’autres en ont écrits aussi et pas mal après sa mort. Sur le millier de robaïyat trouvés et attribués d’emblée à Khayyâm, on lui en accorde aujourd’hui environ 200. C’est l’anglais Edward Fitzgerald qui a fait connaître les robaïyat et les a traduits en 1859. Ses traductions se sont avérées imparfaites. La diversité des manuscrits, leur authenticité, ainsi que la connaissance incomplète de la langue et de la Perse du XIe ont rendu difficile la traduction. A partir du VIIe siècle et les invasions arabes, l’écriture en caractères arabes s’était imposée de l'Afrique du Nord jusqu’en Afghanistan avec évidemment des variantes dans l’écriture. On doit les traductions les plus fidèles à Omar Ali-Shah en 1922.
Les robaïyat sont un genre littéraire mineur. C’est celui des poètes de cabarets. Alors pourquoi un homme de la qualité de Khayyâm s’est-il abaissé à en écrire et surtout les publier ?
Jean-Yves Lacroix livre son avis dans une métaphore :
« Un cure-dent. Voila ce que j’ai sorti de mes fouilles. Intact. L’instrument par lequel Omar Khayyâm excave ce qu’il y a de mort, de pourriture en lui. Et signe de son désir de reprendre la vie. »
Amin Maalouf a une approche différente et plus nuancée du personnage. Il le dévoile par petites touches successives. Khayyâm est en quête de l'existence de Dieu, du sens de la vie  et de l'amour :
« Ce sont des robïyat sur le vin, sur la beauté de la vie et sa vanité. » ; « Heureux celui qui n’est jamais venu au monde ! » ; « Auprès de ta bien-aimée, Khayyâm, comme tu étais seul ! Maintenant qu’elle est partie tu pourras te réfugier en elle. » ; « Un vil insecte a paru, puis disparu. ».

Les robaïyat lui apporteront l'immortalté. Il faudra attendre huit siècles.
L’œuvre scientifique de Khayyâm


En 1074 – il a 26 ans – on lui donne la charge de l’observatoire de Merv à Ispahan. Ispahan fut un temps la capitale des Seldjoukides.  Il avait pour mission avec une équipe de savants de réformer le calendrier persan.
Il reste quelques écrits de Khayyâm sur ses spéculations scientifiques pendant cette période :

- des commentaires sur les axiomes d'Euclide. Ses études sur le rectangle dans les commentaires du 5e postulat seront reprises par de nombreux mathématiciens  (Nasïr ad-Dïn at-Tüsï, Sacchieri, Lambert, d'Alembert, Legendre) jusqu'à ce que Gauss, Boliay, Lobatchevsky et Riemann établissent une autre géométrie non euclidienne.

- une Algèbre dans laquelle il formule des solutions aux équations de second et du troisième degré par des méthodes géométriques utilisant l’intersection de coniques (par exemple intersection d’un cercle et d’une parabole). Il a repris les travaux des Grecs Menechme et Archimède et recherché une solution algébrique. Il trouve au maximum deux solutions aux équations cubiques sans parvenir à une formule de résolution. C’est en 1500  que Scipione del Ferro, mathématicien de Bologne établit la formule de résolution des équations du troisième degré, formule qui se heurtera à la question de la racine carrée des nombres négatifs, problème qui sera résolu en 1560 par Raphaël Bombelli, s’appuyant sur les travaux de Tartaglia et Cardan, en introduisant des nombres imaginaires dans ses calculs. Et c’est Euler qui, en 1732, généralisera la méthode avec la fonction exponentielle.

A l’observatoire de Merv, Khayyâm va établir une durée moyenne de l’année plus précise que celle de l’année grégorienne. Un nouveau calendrier sera instauré par le sultan Malik-Shah en 1079. La marge d’erreur qui était d’un jour tous les 3300 ans passe à un jour tous les 3770 ans. Pour le sultan ce calendrier renforce son pouvoir, gouverner c’est aussi maîtriser le temps. Mais Khayyâm, lui cherchait autre chose. Ses spéculations mathématiques sur l’univers sont bien éloignées des contingences matérielles. Peut-être y cherchait-il un signe de l’existence de dieu ou de sa non existence, réponse que la mosquée ne lui avait jamais apportée. Le sultan lui assurera une rente à vie. Il abandonne la science.
  
La vie au palais de Malik-Shah
Khayyâm s’est installé au palais du sultan en 1074. C’est probablement le vizir Nizam-al-Molk qui l’a fait venir. Nizam-al-Molk tient le pays d’une main de fer. Il a été le tuteur de Malik-Shah jusqu’à son accession au pouvoir. Un conflit de prééminence s’installera entre les deux hommes. Khayyâm réussira à rester l’un des conseillers du vizir et obtenir l’estime indéfectible du sultan. En 1092, Nizam- al-Molk est assassiné. Cet assassinat aurait été commandité de l’intérieur même de palais et exécuté, sur une suggestion de la sultane Terken Khatoun, par l’ordre des hashischins d’Hassan Sabbah. 35 jours plus tard Malik-Shah meurt. Khayyâm est-il resté en dehors de ces affaires ? C’est peu probable. Les témoignages de l’époque prouvent que Khayyâm avait bien connu Hassan Sabbah avant qu’il ne devienne le chef de l’ordre des haschischins. Quand Hassan Sabbah était entré en conflit avec le vizir, Khayyâm l’a probablement aidé à s’enfuir. Ce n’est pas formellement prouvé mais seul Khayyâm avait encore une influence sur le vizir qui s’apprêtait à faire exécuter Hassan.
Khayyâm fait le pèlerinage de La Mecque, mais il y a peu de détails sur ce voyage, sinon que lors de son passage à Bagdad il aurait fermé sa porte à ses admirateurs ; certains disent qu’au contraire on lui aurait demandé de quitter Bagdad. De La Mecque il revient à Nichapour qu’il ne quittera plus. Il ne voyagera plus. Les réponses aux questions qu'il se pose ne se trouvent ni au bord ni au bout des chemins.
Schahine

La légende d’un homme tel que Khayyâm ne se bâtit pas sans femme. Cette femme c’est Schahine. Elle est belle et indépendante, adepte de la philosophie. Chez elle aucune des langueurs qu’on attribue aux amantes dans la littérature moyen- orientale de cette époque. Elle est taillée à la mesure du grand homme.
Selon Jean-Yves Lacroix elle dit des poèmes qui parlent de vin, de foutre, de mouille, de dard et aussi de constellations et d’amour.
Amin Maalouf en fait sa confidente, celle qui l’aide dans ses moments difficiles, qui lui remet les idées en place et du baume sur le cœur.
Elle disparaît régulièrement ; Khayyâm la cherche. Elle revient toujours. Elle est sa partenaire, la seule. C’est par elle que lui parviennent les bruits du monde.
  
Amin Maalouf dans « Samarcande » fait apparaître Schahine à Samarcande en 1072 – Khayyâm a alors 24 ans.
Jean-Yves Lacroix dans « Le cure-dent » la présente beaucoup plus tard, à l’époque où Khayyam est retourné vivre définitivement à Nichapour.
Peu importe. On peut s’en tenir à cette conclusion de Jean-Yves Lacroix :
« D’où venait Schahine ? Khayyâm disait qu’elle venait d’elle-même. »
  
Quand suis-je né ? Quand mourrai-je ?
Aucun homme ne peut évoquer le jour de sa naissance et désigner celui de sa mort.
Viens, ma souple bien-aimée !
Je veux demander à l’ivresse de me faire oublier que nous ne saurons jamais.
Omar Khayyâm

  
Bibliographie :

La civilisation islamique – Joseph Burlot – Hachette
Samarcande – Amin Maalouf – Lattès
Le cure-dent – Jean-Yves Lacroix – Allia
Wikipedia – Equation cubique
Wikilivres – Robaiyat